Les mots d’Alexis Bataille-Hembert, m’ont donné à réfléchir , il dit ne pas aimer le mot « vocation ». (cf le lien du podcast en bas de page)
J’entends, je lis les mots que nous employons pour dire ce que nous faisons, nous qui soignons et qui accompagnons : professionnels de santé, travailleurs sociaux, acteurs du médico-social.
Vocation,
engagement,
sacerdoce,
sacrifice.
Je n’ai pas de vérité à déposer, plus simplement des réflexions à partager.
Les voici :
Trois façons de dire son lien au métier : vocation, engagement, sacerdoce.
On emploie souvent ces mots l’un pour l’autre, comme s’ils voulaient dire la même chose. Je ne crois pas que ce soit le cas. Vocation, engagement, sacerdoce appartiennent à une même famille, celle par laquelle on nomme son lien à ce métier, mais chacun raconte une histoire différente. Et il me semble que nous choisissons, sans y penser vraiment, celui qui nous ressemble le plus. Le sacrifice, lui, se tient un peu à l’écart, tout au bout du chemin. J’y viendrai.
Aucun de ces mots n’enferme à lui seul. La vocation n’oblige pas au sacrifice, pas plus que l’engagement ne protège de l’épuisement.
Tout dépend peut-être de ce que nous nous autorisons à préserver en les vivant.
La vocation, un appel
La vocation, c’est un appel. Le mot vient du latin vocare, appeler.
Pour certains, c’est exactement cela, et le mot ne ment pas, il veut bien dire qu’ils se sont sentis appelés par la profession de médecin, infirmier…
Je pense à celui qui, adolescent, regardait Urgences le mardi soir et se disait qu’il serait un jour Carol Hathaway ou John Carter. Ou la fameuse série « Pause café », fameuse suivant les générations 😉, où Joelle Mazart assistante sociale oeuvrait dans un collège.
Je pense aussi à celle qui, après avoir accompagné un proche jusqu’à sa fin, a su que sa place serait désormais auprès de ceux qui traversent cette épreuve.
Des chemins différents qui mènent au même mot.
Pour ces personnes-là, parler de vocation n’a rien d’excessif.
Et puis il y a celles et ceux que ce mot met mal à l’aise, comme l’infirmier que j’écoutais. Sans doute parce que la vocation laisse entendre qu’on serait fait pour ça, presque désigné d’avance et qu’il deviendrait dès lors un peu incongru de réclamer, en plus, un salaire décent et des conditions tenables.
Comme si l’appel devait se suffire à lui-même.
L’engagement, une parole donnée
L’engagement dit autre chose.
Le mot vient de « gage », ce que l’on met en jeu, ce à quoi l’on se lie.
Il y a là une décision plus qu’un appel reçu, un acte dont on est l’auteur. On s’engage, on n’est pas engagé malgré soi.
C’est le mot que j’entends le plus souvent en première intention, de la part des personnes que j’accompagne, et je le comprends. Il dit qu’on a choisi, qu’on tient parole, sans faire peser sur soi le poids d’une quelconque prédestination. On peut s’engager profondément sans s’être jamais senti appelé.
Le sacerdoce, le mot qui a glissé
Le sacerdoce est le plus étrange des trois. À l’origine, le sacerdoce désigne la fonction du prêtre, un ministère investi d’un caractère sacré.
Mais écoutez comment on l’emploie aujourd’hui. Quand quelqu’un dit de son travail que « c’est un sacerdoce », il ne parle plus de sacré, il parle de ce qu’il endure, de la pénibilité, du poids. Le mot a glissé de la grandeur vers la peine.
Je me demande d’où vient ce glissement. Peut-être du sacré lui-même.
Ce qui est sacré ne se discute pas, ne se négocie pas, ne se limite pas. Un métier qu’on a placé si haut, on ne peut plus tout à fait lui poser de bornes.
Et à force de sacré, on finit par en avoir sacrément assez.
Le mot qui devait dire la noblesse en vient à dire l’usure.
Je n’en fais pas une théorie, c’est une hypothèse qui me traverse.
Le sacrifice, dans les métiers du soin et du social
Le sacrifice, lui, se tient tout au bout.
Il ne décrit plus une manière d’être, mais un point où l’on a passé quelque chose.
Se sacrifier, c’est faire offrande de soi, jusqu’à ne plus se compter du tout. Le sacrifice commence lorsqu’on accepte de perdre quelque chose de soi, au profit de ce que l’on sert.
On peut en arriver là par la vocation, par l’engagement ou par le sacerdoce, la porte d’entrée importe peu. Ce qui se joue là, c’est qu’il n’y a plus de place pour la personne elle-même.
Elle s’est effacée derrière ce qu’elle donne.
La place qu’on se laisse
Si je regarde ces quatre mots ensemble, ce qu’ils dessinent en creux, c’est la place que l’on se laisse, ou non, dans sa propre pratique.
Walter Hesbeen, infirmier et docteur en santé publique, a consacré une grande part de son travail à distinguer deux élements : « faire des soins » et « prendre soin ».
Faire des soins, pour lui, c’est accomplir des actes, aussi techniques et rigoureux soient-ils.
Prendre soin, c’est autre chose, une attention portée à une personne dans la situation qui est la sienne, à ce moment de sa vie. Ce qu’il souligne, et qui me paraît juste, c’est qu’on peut enchaîner les actes sans jamais vraiment prendre soin, parce que la course à la tâche finit par faire écran à la rencontre.
Le soin, au sens plein, n’est pas la somme des soins.
Et je crois qu’il en va de nous comme de ceux que nous accompagnons.
On ne prend pas soin des autres, dans la durée, en cessant de se compter soi-même.
Prendre soin de soi n’est pas une récompense qu’on s’accorde une fois tout le reste réglé. C’est peut-être ce qui permet à la vocation ou à l’engagement de tenir sans se transformer, un jour, en sacerdoce ou en sacrifice.
Mais cette vigilance ne peut pas reposer uniquement sur les professionnels. Les institutions aussi ont une responsabilité : la vocation ou l’engagement ne doivent jamais servir à rendre acceptables des conditions qui ne le sont pas.
Je ne l’écris pas comme une consigne. Je l’écris parce que je l’ai vu, chez d’autres et chez moi.
Et vous, professionnels de la santé et du social, quel est votre mot ?
Je ne vais pas conclure, car je n’ai pas de conclusion à offrir 🤗
Juste une question, que je vous laisse.
Quel est votre mot, à vous, celui qui vous vient quand on vous demande pourquoi vous faites ce métier ? Et ausi, en quoi vous ressemble-t-il encore aujourd’hui ?
Il n’y a pas de bonne réponse.
Il y a la vôtre, et le fait, déjà, de prendre un instant pour se la poser.
Lorsque l’engagement prend toute la place
J’accompagne en coaching professionnel les acteurs de la santé, du social et du médico-social qui souhaitent retrouver un juste rythme, poser leurs limites ou repenser leur rapport au travail, sans renoncer à ce qui donne du sens à leur métier.
Pour aller plus loin
- Le podcast « Dopamine » avec Alexis Bataille Hembert
- Le podcast qui nourrit les soignants
- Le coaching que je propose aux professionnels du soin et de l’accompagnement, pour poser à voix haute où vous en êtes
- Une séance découverte avec moi
